Agriculture en Asie-Pacifique : quel impact sur les émissions de gaz à effet de serre ?

Introduction : L’Asie-Pacifique, épicentre agricole et climatique

La région de l’Asie-Pacifique, qui s’étend des steppes de la Mongolie aux archipels de l’Indonésie et aux vastes plaines du Pendjab, est le grenier à blé et à riz du monde. Elle abrite plus de la moitié de la population mondiale et une grande partie de ses terres arables. Cette centralité agricole en fait un acteur majeur dans la lutte contre le changement climatique. Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), le secteur agricole est responsable d’environ 12 à 14% des émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES). En Asie-Pacifique, ce pourcentage est souvent bien plus élevé, dépassant 20% dans des pays comme le Vietnam ou l’Inde, lorsque l’on inclut la déforestation liée à l’agriculture. Comprendre les sources, les dynamiques et les solutions propres à cette région est donc essentiel pour l’équilibre climatique planétaire.

Les principaux gaz à effet de serre d’origine agricole

L’agriculture émet trois gaz à effet de serre principaux, chacun ayant des sources et un potentiel de réchauffement distincts. Le méthane (CH4) est un gaz au pouvoir réchauffant environ 28 fois supérieur à celui du dioxyde de carbone sur un siècle. Il provient principalement de la fermentation entérique chez les ruminants (vaches, buffles) et de la culture du riz en rizières inondées. Le protoxyde d’azote (N2O), quant à lui, a un pouvoir réchauffant environ 265 fois supérieur au CO2. Ses émissions sont largement dues à l’utilisation d’engrais azotés synthétiques et aux déjections animales. Enfin, le dioxyde de carbone (CO2) est principalement émis par la déforestation et la conversion des terres (comme la tourbe) à des fins agricoles, ainsi que par la consommation d’énergie fossile pour les machines.

Le méthane : rizières et élevage

En Asie, la production de méthane est dominée par deux activités. Premièrement, la riziculture inondée : les bactéries méthanogènes se développent dans les sols anaérobies des rizières. Des pays comme la Chine (premier producteur mondial), l’Inde, l’Indonésie, le Bangladesh et la Thaïlande concentrent l’essentiel de cette production. Deuxièmement, l’élevage de ruminants : l’Inde possède le plus grand cheptel bovin au monde (environ 303 millions de têtes en 2023, selon la FAO), principalement des vaches laitières et des buffles. La Chine, le Pakistan et le Népal ont également des populations importantes.

Le protoxyde d’azote : l’engrais, un nécessaire problème

La Révolution verte des années 1960-1970, impulsée par des institutions comme l’Institut international de recherche sur le riz (IRRI) aux Philippines et le CIMMYT au Mexique, a permis d’éviter des famines massives en Asie en promouvant des variétés à haut rendement. Ces dernières sont toutefois gourmandes en engrais azotés. La Chine est aujourd’hui le premier consommateur mondial d’engrais azotés, suivie de l’Inde. L’application excessive ou inefficace de ces engrais conduit à des pertes importantes de N2O dans l’atmosphère.

Cartographie des émissions par sous-région et pays

L’impact climatique de l’agriculture varie considérablement à travers l’immense région Asie-Pacifique, en fonction des systèmes de production dominants.

Asie du Sud : l’Inde et le dilemme du bétail et du riz

L’Inde présente un tableau complexe. Son secteur agricole est une source majeure de méthane, mais le pays abrite également une culture végétarienne significative et des lois protectrices pour les vaches dans certains États. Les émissions proviennent du cheptel immense, des rizières (notamment dans les États du Bengale occidental, de l’Uttar Pradesh et de l’Andhra Pradesh), et de la combustion des résidus de culture. Le Bangladesh et le Pakistan sont également très dépendants de la riziculture inondée et de l’élevage.

Asie de l’Est : l’intensité chinoise

La Chine, avec seulement 9% des terres arables mondiales, nourrit près de 20% de la population. Cette intensification extrême a un coût climatique. Le pays est le premier émetteur agricole de GES en valeur absolue, avec un mix entre les engrais azotés sur le blé et le maïs du Nord, la riziculture du Sud (bassin du Yangtsé), et un élevage porcin et bovin industrialisé. Le Japon et la Corée du Sud ont des émissions plus faibles en volume mais une forte intensité par hectare due à une mécanisation poussée et une utilisation importante d’intrants.

Asie du Sud-Est et Océanie : déforestation et tourbières

En Indonésie et en Malaisie, la principale source d’émissions agricoles n’est pas directement la culture, mais le changement d’affectation des terres. La conversion massive de forêts tropicales et de tourbières en plantations de palmiers à huile et d’hévéas libère des quantités astronomiques de CO2 stocké. L’incendie des tourbières indonésiennes, comme lors des crises de 2015 et 2019, a propulsé le pays parmi les plus grands émetteurs mondiaux. En Océanie, l’Australie a des émissions dominées par le méthane entérique de son très important cheptel ovin et bovin.

Pays/Région Principale source d’émissions agricoles Chiffre clé (source FAO/CAIT) Exemple de pratique spécifique
Inde Fermentation entérique (bovins/buffles) et riziculture Émissions agricoles ~14% des GES totaux du pays Brûlage des résidus de culture (parmi) dans le Pendjab
Chine Utilisation des engrais azotés et élevage Plus grand consommateur d’engrais N au monde (~30 Mt/an) Riziculture à double récolte dans le bassin du Yangtsé
Indonésie Déforestation et drainage des tourbières + de 50% des émissions nationales dues à l’AFAT (Agriculture, Forêt et Autres Affectations des Terres) Plantations de palmiers à huile à Sumatra et Kalimantan
Vietnam Riziculture inondée (Delta du Mékong) Le secteur agriculture, forêt et pêche représente ~19% des GES Triple culture du riz par an dans le Delta du Mékong
Australie Fermentation entérique (moutons, bovins) L’agriculture contribue à ~13% des GES nationaux Élevage extensif dans le bassin de Murray-Darling
Nouvelle-Zélande Fermentation entérique (vaches laitières) Près de la moitié des GES nationaux proviennent de l’agriculture Pâturages intensifs pour l’industrie laitière dans la région de Waikato

Les pratiques agricoles exacerbant les émissions

Au-delà des grands types de cultures, certaines pratiques ancrées dans la région amplifient le problème.

La gestion de l’eau en riziculture

La pratique traditionnelle de l’inondation continue des rizières est la principale cause d’émissions de méthane. Des alternatives comme le Système d’Intensification du Riz (SRI), développé à Madagascar mais largement testé en Inde, au Cambodge et au Vietnam, permettent de réduire considérablement la consommation d’eau et les émissions de méthane en maintenant les sols plus aérés.

L’usage inefficace des engrais

La tendance à la surapplication d’engrais, souvent subventionnés par les gouvernements (comme en Indonésie avec les politiques du ministère de l’Agriculture), dépasse les besoins réels des plantes. L’excès d’azote se transforme en N2O ou pollue les eaux. Des techniques comme la fertilisation de précision ou l’utilisation d’inhibiteurs de nitrification sont encore peu répandues.

La déforestation pour l’agriculture

La conversion des forêts en terres agricoles reste une tendance forte, notamment via la pratique du brûlis (ou slash-and-burn). Cela est particulièrement critique dans l’archipel indonésien et en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Les plantations de palmiers à huile pour des groupes comme Wilmar International ou Sinar Mas sont un moteur majeur.

Les impacts du changement climatique sur l’agriculture régionale

La boucle est rétroactive : l’agriculture émet des GES, qui modifient le climat, qui menace à son tour la production agricole. En Asie-Pacifique, les risques sont multiples.

  • Stress hydrique : La fonte accélérée des glaciers de l’Himalaya, alimentant des fleuves comme le Gange, l’Indus et le Mékong, menace l’irrigation à long terme.
  • Événements extrêmes : La fréquence et l’intensité des cyclones (comme Amphan en 2020), des inondations (Pakistan 2022) et des sécheresses (bassin du Mékong en 2019-2020) détruisent les récoltes.
  • Élévation du niveau de la mer : L’intrusion d’eau salée dans le delta du Mékong (Vietnam) ou du Gange-Brahmapoutre (Bangladesh) stérilise des terres rizicoles.
  • Chaleur : Les vagues de chaleur, comme celles qui ont frappé l’Inde et le Pakistan en 2022, réduisent les rendements du blé et stressent le bétail.

Solutions et innovations pour une agriculture à bas carbone

La transition vers une agriculture résiliente et sobre en carbone est en marche, portée par la recherche, les politiques et les initiatives locales.

Innovations agronomiques

La recherche se concentre sur le développement de solutions techniques. L’Institut international de recherche sur le riz (IRRI) travaille sur des variétés de riz à faible émission de méthane. L’Alliance de Bioversity International et du CIAT promeut l’agroforesterie. Des entreprises comme DeHaat en Inde ou Tanihub en Indonésie développent des plateformes numériques pour conseiller les agriculteurs sur l’usage optimal des intrants.

Politiques nationales et internationales

Plusieurs pays ont intégré l’agriculture dans leurs contributions déterminées au niveau national (CDN) sous l’Accord de Paris. L’Inde promeut le Programme national d’agriculture biologique et la gestion des sols. La Chine a lancé un plan pour plafonner et réduire l’utilisation des engrais chimiques. L’Indonésie a, sous la pression internationale, instauré un moratoire sur les nouvelles concessions de palmiers à huile en forêt primaire. Des initiatives comme la Coalition pour le climat et l’air pur (CCAC) ciblent spécifiquement le méthane.

Financements et mécanismes de marché

Le Fonds vert pour le climat (GCF), le Fonds pour l’environnement mondial (FEM) et la Banque asiatique de développement (BAD) financent des projets d’agriculture climato-intelligente dans la région. Les mécanismes de paiement pour services écosystémiques (PSE) se développent, comme au Vietnam, où les agriculteurs sont rémunérés pour adopter une riziculture à faible émission de méthane.

Études de cas : succès et défis

Le Vietnam et la riziculture durable dans le Delta du Mékong

Face à la salinisation et aux émissions, le gouvernement vietnamien, avec l’appui de l’Institut de recherche sur le riz du Vietnam et d’organisations comme l’Alliance mondiale pour l’agriculture intelligente face au climat (GACSA), promeut la transition vers le modèle « 1 Must – 5 Reductions » (1 Obligation – 5 Réductions). Ce modèle réduit l’utilisation des semences, de l’eau, des engrais, des pesticides et limite les pertes après-récolte, diminuant ainsi les émissions de GES.

L’initiative « 4 pour 1000 » en Australie

L’Australie, par le biais de son organisme de recherche CSIRO, explore activement le potentiel de séquestration du carbone dans les sols agricoles, un principe au cœur de l’initiative internationale « 4 pour 1000« . Des pratiques comme le pâturage régénératif et l’incorporation de biochar sont testées dans les vastes pâturages du pays pour augmenter la teneur en matière organique des sols.

Les défis persistants de l’huile de palme en Indonésie

Malgré les progrès, la durabilité de la filière huile de palme reste un enjeu colossal. Des certifications comme celle de la Table ronde pour l’huile de palme durable (RSPO) peinent à s’imposer à grande échelle. La pression économique pour l’expansion, couplée à des problèmes de gouvernance foncière, perpétue la déforestation dans des provinces comme la Papouasie.

L’avenir : sécurité alimentaire et neutralité carbone

Le défi pour l’Asie-Pacifique est de concilier deux impératifs : assurer la sécurité alimentaire pour des populations encore croissantes et réduire l’empreinte climatique de son agriculture. Cela nécessitera une transformation systémique. Les leviers incluent :

  • Un changement des régimes alimentaires, avec une réduction de la consommation de viande dans les classes moyennes montantes de Chine et d’Asie du Sud-Est.
  • Une réduction drastique du gaspillage alimentaire tout au long des chaînes d’approvisionnement, de la ferme au consommateur.
  • Des investissements massifs dans la recherche et le développement de technologies de rupture (aliments alternatifs, agriculture cellulaire, robotique).
  • Un renforcement des coopérations régionales, via des plateformes comme l’ASEAN, l’APEC ou l’ASACR (Alliance sud-asiatique pour la résilience climatique).

La voie est étroite, mais les innovations, la volonté politique et la sagesse des pratiques agricoles traditionnelles adaptées offrent des raisons d’espérer. L’agriculture de l’Asie-Pacifique peut évoluer d’un problème climatique majeur vers une partie essentielle de la solution.

FAQ

Quel est le pays d’Asie-Pacifique dont l’agriculture émet le plus de gaz à effet de serre ?
En valeur absolue, la Chine est le plus grand émetteur, principalement à cause de sa consommation massive d’engrais azotés et de son important cheptel. Si l’on considère la part de l’agriculture dans les émissions nationales totales, des pays comme la Nouvelle-Zélande (près de 50%) ou le Vietnam (~19%) sont en tête.

Pourquoi la culture du riz est-elle si émettrice de méthane ?
La riziculture inondée traditionnelle crée un environnement sans oxygène (anaérobie) dans le sol. Dans ces conditions, des micro-organismes spécifiques, les archées méthanogènes, décomposent la matière organique et produisent du méthane (CH4) qui s’échappe dans l’atmosphère via les plants de riz.

Quelles sont les alternatives à la déforestation pour l’expansion agricole ?
L’intensification durable sur les terres déjà cultivées est la principale alternative. Cela passe par l’augmentation des rendements grâce à des pratiques améliorées (comme le SRI pour le riz), la réhabilitation des terres dégradées, et le développement de l’agroforesterie qui combine arbres et cultures. La réduction du gaspillage alimentaire libère aussi de la pression sur les terres.

Comment les petits agriculteurs peuvent-ils participer à la réduction des émissions ?
Ils peuvent adopter des pratiques climato-intelligentes souvent peu coûteuses : la gestion alternée humide-sec des rizières, l’utilisation de compost et de légumineuses pour fixer l’azote naturellement, l’élevage en stabulation améliorée pour mieux gérer le fumier, ou la plantation d’arbres. L’accès au micro-crédit, à la formation (via des organisations comme SAFERN en Afrique de l’Est et Asie) et à des marchés rémunérateurs pour les produits durables est crucial.

L’agriculture biologique est-elle toujours meilleure pour le climat en Asie ?
Cela dépend. L’agriculture biologique émet généralement moins de protoxyde d’azote (pas d’engrais synthétiques) et séquestre plus de carbone dans les sols. Cependant, ses rendements sont souvent plus faibles, ce qui pourrait nécessiter plus de terres pour produire la même quantité de nourriture, risquant de déplacer la pression vers la forêt. Une analyse au cas par cas, intégrant le type de culture et le contexte local, est nécessaire. L’idéal est une « intensification écologique » qui combine le meilleur des deux approches.

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Ce rapport de renseignement est rédigé et produit par Intelligence Equalization. Il est vérifié par notre équipe mondiale sous la supervision de partenaires de recherche japonais et américains.

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