Introduction : Un continent façonné par l’informel
L’économie informelle constitue l’épine dorsale de la vie économique et sociale pour des centaines de millions d’Africains. Contrairement à une vision réductrice la limitant à la « survie », elle représente un écosystème complexe, dynamique et profondément intégré, allant du vendeur de rue à Lagos jusqu’aux réseaux transfrontaliers de commerce à Dakar. Selon les estimations du Bureau International du Travail (BIT), plus de 85% de l’emploi total en Afrique subsaharienne est informel. Ce phénomène, loin d’être marginal, façonne les villes comme Kinshasa, Nairobi et Le Caire, et pose des défis fondamentaux en matière de développement, de protection sociale et de gouvernance à l’échelle mondiale.
Définir l’informel : au-delà du simple secteur non structuré
L’économie informelle englobe toutes les activités économiques qui, en pratique, échappent aux régulations officielles, à la fiscalité et aux systèmes de protection sociale. La définition du BIT inclut les entreprises informelles (non enregistrées, petites) et l’emploi informel (sans contrat, sécurité sociale). En Afrique, cela recouvre une immense diversité : les marchés comme Sandaga à Dakar ou Kariakoo à Dar es Salam, les artisans, les petits agriculteurs, les conducteurs de boda-boda (moto-taxis) en Ouganda, les vendeurs ambulants, les réparateurs, et même des segments de professions libérales. Des organisations comme Women in Informal Employment: Globalizing and Organizing (WIEGO) insistent sur la nécessité de reconnaître la contribution économique de ces travailleurs, souvent des femmes.
Les caractéristiques distinctives du secteur informel africain
Plusieurs traits distinguent l’informel en Afrique. Il est majoritairement urbain mais fortement lié aux zones rurales via les chaînes d’approvisionnement. Il fonctionne souvent sur des réseaux de confiance et des systèmes de financement communautaires comme les tontines (associations tournantes d’épargne et de crédit). L’informalité est également très présente dans des secteurs clés comme le BTP (bâtiment et travaux publics), le commerce transfrontalier (notamment dans des corridors comme Lomé-Ouagadougou), et les services domestiques. L’essor des technologies mobiles, avec des acteurs comme MTN Group et Safaricom (créateur du système M-Pesa au Kenya), a créé de nouvelles formes d’activités informelles numériques.
Le poids économique colossal : chiffres et réalités
Mesurer l’économie informelle est un défi, mais les études convergent vers son importance démesurée. La Banque Africaine de Développement (BAD) estime qu’elle représente en moyenne 55% du PIB de l’Afrique subsaharienne, avec des pics dépassant 60% dans des pays comme le Bénin, le Nigeria et la Tanzanie. En Afrique du Nord, les chiffres, bien que plus bas, restent significatifs, autour de 30-40%. En termes d’emploi, les données de la Commission Économique pour l’Afrique (CEA) des Nations Unies sont éloquentes : elle absorbe près de 9 emplois sur 10 hors agriculture. Cette économie génère des revenus vitaux, assure la sécurité alimentaire via les marchés locaux et fournit des biens et services accessibles aux populations pauvres.
| Pays | Part estimée de l’emploi informel (hors agriculture) | Contribution estimée au PIB (%) | Exemples de secteurs informels prédominants |
|---|---|---|---|
| Bénin | >90% | >60% | Commerce transfrontalier, artisanat, transport (zémidjans) |
| Nigeria | >80% | >65% | Commerce de rue, production pétrolière artisanale (bunkering), services |
| Tanzanie | >75% | >55% | Agriculture de subsistance, petit commerce, mines artisanales |
| Afrique du Sud | ~30% | ~15% | Vente de rue, services à domicile, recyclage |
| Maroc | ~70% | ~30% | Artisanat (tanneries de Fès), commerce, BTP |
| République Démocratique du Congo | >90% | >55% | Mines artisanales (cobalt, or), petit commerce, transport |
Les racines historiques et les causes structurelles
L’informalité massive en Afrique n’est pas un accident. Elle plonge ses racines dans l’histoire coloniale, où les économies étaient structurées pour l’extraction de ressources (caoutchouc au Congo Belge, minerais en Afrique du Sud) sans créer un marché du travail formel inclusif. Après les indépendances, les politiques d’ajustement structurel des années 1980-1990, promues par le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque Mondiale, ont conduit à des coupes dans la fonction publique et à une libéralisation économique rapide, poussant des milliers de personnes vers l’auto-emploi informel. Aujourd’hui, les causes principales incluent :
- La rigidité et la complexité des procédures d’enregistrement des entreprises (comme relevé par les rapports Doing Business).
- L’insuffisance de la création d’emplois formels face à une démographie galopante (la population africaine devrait atteindre 2,5 milliards d’ici 2050).
- La faiblesse des systèmes de protection sociale qui rend l’autonomie nécessaire.
- La persistance de grands marchés non régulés, comme le commerce transfrontalier basé sur des accords historiques (par exemple dans la région du Liptako-Gourma).
- L’urbanisation rapide et non planifiée de métropoles comme Lagos, Kinshasa ou Bamako.
Les acteurs clés et la diversité des activités
L’économie informelle est portée par une multitude d’acteurs. Les micro-entrepreneurs individuels sont majoritaires. Les coopératives et associations, comme celles des vendeuses de poisson à Accra ou des récupérateurs de déchets à Ouagadougou, jouent un rôle crucial d’organisation. Des figures emblématiques ont émergé, telles que Aliko Dangote, dont l’empire a débuté dans le commerce informel, ou Folorunsho Alakija, partie de la vente de vêtements. Les activités s’étendent à des domaines insoupçonnés :
- Finance : Tontines, prêteurs sur gage, agents de transfert d’argent informels.
- Énergie : Vente de charbon de bois, production artisanale de pétrole dans le delta du Niger.
- Technologie : Réparation de téléphones portables, cybercafés, vente de crédits téléphoniques.
- Culture : Production musicale et cinématographique (Nollywood au Nigeria, Riverwood au Kenya) souvent débutée de façon informelle.
- Transport : Réseaux de minibus (matatus à Nairobi, gbaka à Abidjan, cars rapides à Dakar).
Les défis majeurs : vulnérabilité, fiscalité et droits
L’informel est synonyme de précarité extrême pour les travailleurs. L’absence de contrat les expose à l’exploitation, aux heures de travail excessives et à l’insécurité des revenus. Ils n’ont généralement pas accès à la protection sociale (retraite, assurance maladie), à des financements formels (banques comme Ecobank ou Standard Bank demandent des garanties inaccessibles) et leurs lieux de travail sont souvent insalubres ou dangereux. Du point de vue des États, l’informel pose le problème de l’assiette fiscale étroite. Les gouvernements, comme celui de Rwanda ou du Ghana, peinent à collecter des impôts sur ces activités, limitant ainsi leurs capacités à investir dans les infrastructures (Barrage de la Grande Renaissance Éthiopienne, réseaux routiers) et les services publics (Hôpital Général de Douala, universités comme l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar).
Le cas spécifique des travailleuses
Les femmes, surreprésentées dans l’informel (commerce de détail, services domestiques, transformation agro-alimentaire), font face à des défis supplémentaires : double journée de travail, accès limité à la propriété, risque plus élevé de harcèlement. Des organisations comme la Fédération Internationale des Droits Humains (FIDH) et des mouvements locaux (Association des Femmes Vendeuses de Tomates d’Abidjan) militent pour la reconnaissance de leurs droits.
Les opportunités et le potentiel de transformation
Voir l’informel uniquement comme un problème est une erreur. Il représente un formidable réservoir d’entrepreneuriat, d’innovation de nécessité et de résilience économique. La crise du COVID-19 a montré sa capacité d’adaptation rapide. Le potentiel de transformation réside dans :
- La formalisation progressive : Non pas une éradication, mais une intégration ciblée, comme les programmes de formalisation des mineurs artisanaux en République Démocratique du Congo soutenus par la Banque Mondiale.
- L’extension de la protection sociale : Initiatives comme le RAMA au Sénégal (régime d’assurance maladie pour les travailleurs informels) ou le RSBY en Inde, servant de modèle.
- Le développement de la finance inclusive : Expansion des services de microfinance (institutions comme FINCA), liens avec les fintechs (Wave au Sénégal, Flutterwave au Nigeria).
- L’amélioration des infrastructures : Création de marchés structurés (comme le Marché de Gros de Bouaké), accès à l’eau et à l’électricité pour les ateliers.
Les politiques publiques et les initiatives internationales
Les approches varient considérablement d’un pays à l’autre. Le Rwanda a mené une politique volontariste de formalisation via son agence RDB (Rwanda Development Board). L’Afrique du Sud a adopté une législation spécifique pour les travailleurs domestiques. L’Union Africaine, dans son Agenda 2063, reconnaît la nécessité d’intégrer l’économie informelle. Au niveau international, l’Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE) et l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) produisent des études et recommandations. Le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) soutient des projets d’autonomisation. Cependant, la coordination entre ces acteurs (FMI, BAD, CEA, gouvernements nationaux) reste un défi.
Le rôle des villes et des gouvernements locaux
Les municipalités sont en première ligne. Les politiques urbaines peuvent soit réprimer (expulsions des vendeurs de rue à Harare ou Lusaka), soit accompagner (attribution d’espaces dédiés, formation, comme à Kigali ou à Casablanca). La gestion des déchets à Addis-Abeba, en partenariat avec des coopératives de récupérateurs, est un exemple de synergie possible.
Perspectives d’avenir et intégration dans les chaînes de valeur mondiales
L’avenir de l’économie informelle en Afrique est à un carrefour. La Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf) pourrait offrir des opportunités d’élargissement des marchés pour les micro-entreprises, mais risque aussi de les marginaliser face à des concurrents plus structurés. La transition numérique, avec la croissance des plateformes (Jumia, Uber, Bolt), crée de nouvelles formes d’emploi souvent précaires (« ubérisation »). La question climatique est cruciale : les activités informelles (déforestation pour le charbon, mines artisanales) contribuent à la dégradation environnementale, mais les travailleurs informels sont aussi les premières victimes de ses effets. L’intégration durable nécessitera des investissements massifs dans l’éducation (Université de Cape Town, Institut Africain de Développement Économique et de Planification) et la formation professionnelle adaptée.
FAQ
L’économie informelle est-elle un frein au développement de l’Afrique ?
Cette vision est trop simpliste. L’économie informelle est à la fois un symptôme du sous-développement (manque d’emplois formels, État faible) et un mécanisme d’adaptation et de résilience qui permet à des populations entières de survivre et de consommer. Elle freine le développement en limitant les recettes fiscales et en perpétuant la précarité, mais elle en est aussi un moteur par son dynamisme entrepreneurial. Le défi est de la transformer progressivement, pas de l’éradiquer.
Les travailleurs informels paient-ils des impôts ?
De manière directe, rarement, car ils échappent aux systèmes de déclaration. Cependant, ils paient de nombreuses taxes indirectes : taxes sur les biens et services (TVA), droits de marché informels perçus par des autorités locales, pots-de-vin à des agents de contrôle. Le vrai enjeu est de mettre en place des systèmes fiscaux adaptés et incitatifs, comme des patentes forfaitaires ou une taxation simplifiée sur les très petites entreprises, plutôt qu’une répression inefficace.
La digitalisation va-t-elle formaliser l’économie informelle en Afrique ?
La digitalisation est un outil à double tranchant. D’un côté, les paiements mobiles (M-Pesa, Orange Money) créent des traces numériques qui pourraient faciliter l’accès au crédit et une forme de reconnaissance. Les plateformes en ligne peuvent ouvrir de nouveaux marchés. D’un autre côté, elle peut générer de nouvelles informalités (« gig economy » sans protection sociale). La digitalisation seule ne formalise pas ; elle doit être accompagnée de cadres réglementaires et sociaux adaptés.
Quels sont les pays africains ayant les politiques les plus avancées envers l’économie informelle ?
Le Rwanda est souvent cité pour ses campagnes de formalisation et d’enregistrement des entreprises. L’Afrique du Sud a une législation du travail qui tente d’inclure certains travailleurs informels (domestiques). Le Sénégal a innové avec des régimes de sécurité sociale partiellement ouverts aux informels (RAMA). Le Maroc a mené des programmes de mise à niveau de l’artisanat. Cependant, aucun pays n’a trouvé de solution globale et pleinement efficace, tant le phénomène est massif et complexe.
L’économie informelle existe-t-elle aussi dans les pays développés ?
Absolument. L’économie informelle (ou « souterraine ») représente une part significative de l’activité dans des pays comme l’Italie (estimée à environ 15% du PIB), la Grèce ou même les États-Unis (travail au noir, services non déclarés). La différence en Afrique est son échelle (majoritaire en emploi) et son caractère non pas marginal, mais central et systémique dans l’organisation économique et sociale. Les leçons des politiques menées ailleurs, notamment en Amérique Latine (Brésil, Colombie), sont étudiées mais ne sont pas toujours transposables directement.
ÉDITÉ PAR L’ÉQUIPE RÉDACTIONNELLE
Ce rapport de renseignement est rédigé et produit par Intelligence Equalization. Il est vérifié par notre équipe mondiale sous la supervision de partenaires de recherche japonais et américains.
L’analyse continue.
Votre cerveau est maintenant dans un état hautement synchronisé. Passez au niveau suivant.