Revenu universel de base : théorie, expérimentations et résultats en Asie-Pacifique

Introduction au concept du revenu universel de base

Le Revenu Universel de Base (RUB), ou Universal Basic Income (UBI) en anglais, est un modèle de politique sociale radical dans sa simplicité. Il propose de verser à chaque membre d’une communauté politique, sans conditions ni contreparties, une somme d’argent régulière, suffisante pour couvrir les besoins fondamentaux. Ce concept, qui transcende les clivages idéologiques traditionnels, trouve un écho particulier dans la région dynamique et diverse de l’Asie-Pacifique, où les défis de l’automatisation, de l’informalité du travail et des inégalités se posent avec acuité. Des métropoles high-tech comme Séoul et Tokyo aux zones rurales de l’Inde ou du Cambodge, l’idée est testée et débattue sous diverses formes.

Les fondements théoriques : une idée aux racines globales

La théorie du RUB repose sur plusieurs piliers philosophiques et économiques. D’un point de vue économique, des penseurs comme Milton Friedman (avec son impôt négatif sur le revenu) et James Meade y ont vu un outil d’efficacité pour remplacer la bureaucratie des aides sociales. D’un point de vue éthique, des philosophes comme Philippe Van Parijs défendent le RUB comme un instrument de liberté réelle et de justice sociale. En Asie, ces théories croisent des traditions de protection sociale distinctes, comme le système de hukou en Chine ou les programmes de garantie d’emploi comme le Mahatma Gandhi National Rural Employment Guarantee Act (MGNREGA) en Inde.

Les cinq principes cardinaux du RUB

Pour qu’un programme soit considéré comme un véritable RUB, il doit généralement respecter cinq critères : 1) Universalité : il est versé à tous, indépendamment du revenu. 2) Individualité : il est versé à chaque personne, non au ménage. 3) Inconditionnalité : il ne requiert pas de travail ou de contrepartie. 4) Régularité : il est versé à intervalles fixes (mensuel, par exemple). 5) Paiement en argent : il est versé en liquidités, non en nature.

Contexte régional : pourquoi l’Asie-Pacifique est un terrain d’expérimentation crucial

La région Asie-Pacifique présente un mélange unique de défis et d’opportunités qui rend le débat sur le RUB particulièrement pertinent. Elle abrite des économies avancées comme le Japon et la Corée du Sud, confrontées au vieillissement démographique rapide et à la stagnation salariale. Elle comprend aussi des géants émergents comme l’Inde et l’Indonésie, où une grande partie de la population travaille dans le secteur informel, sans filet de sécurité sociale. Les économies dépendantes du tourisme, comme la Thaïlande ou les Fidji, sont vulnérables aux chocs externes. Enfin, des pays comme la Chine et le Vietnam connaissent une automatisation accélérée de leurs industries manufacturières.

Expérimentations historiques et pilotes en Asie

Contrairement à une idée reçue, l’Asie a été le théâtre de certaines des premières et plus vastes expérimentations de transferts monétaires, préfigurant le débat sur le RUB.

Le projet pilote de Madhya Pradesh en Inde

Entre 2011 et 2012, l’organisation SEWA (Self-Employed Women’s Association) et l’économiste Guy Standing ont mené une étude randomisée contrôlée dans l’État du Madhya Pradesh. Huit villages ont reçu un revenu de base modeste, tandis que douze autres servaient de groupe témoin. Les résultats, publiés en 2014, ont montré des améliorations significatives en matière de nutrition, de santé, de scolarisation et d’activité économique productive dans les villages bénéficiaires. L’émancipation des femmes et des personnes handicapées a été un résultat marquant.

Le programme Bantuan Langsung Tunai (BLT) en Indonésie

Face à la crise des prix du carburant en 2005, le gouvernement indonésien a lancé le BLT, un transfert monétaire temporaire aux ménages pauvres. Bien que ciblé et temporaire, ce programme à grande échelle (couvrant près de 19 millions de ménages) a fourni des enseignements précieux sur la logistique des paiements directs et leur impact sur la consommation dans un archipel de plus de 17 000 îles, de Sumatra à la Papouasie.

L’expérience de la Mongolie

La Mongolie a mis en œuvre entre 2010 et 2012 un programme quasi-universel, le Human Development Fund, financé par les revenus miniers. Chaque citoyen recevait un dividende, notamment les enfants via leurs parents. Bien que réduit puis suspendu en raison de la volatilité des prix des matières premières, il s’agit d’un des rares exemples nationaux de dividende universel lié aux ressources naturelles dans la région.

Les programmes contemporains et les débats nationaux

Le débat a évolué des expérimentations locales vers des discussions politiques nationales et des programmes à plus large échelle.

La Corée du Sud et la « Youth Basic Income »

Plusieurs villes sud-coréennes ont lancé des initiatives pionnières. Séoul a introduit en 2016 la « Youth Allowance » pour les jeunes de 19 à 29 ans, une forme conditionnelle. Plus radical, la ville de Gyeonggi-do, gouvernée par Lee Jae-myung (futur candidat à la présidentielle), a lancé en 2019 le « Gyeonggi Youth Basic Income », versant une allocation annuelle en monnaie locale à tous les jeunes de 24 ans. Gwangju a suivi avec un programme similaire. Ces initiatives visent à lutter contre le chômage des jeunes et la fracture sociale.

Le Japon et les tests municipaux

Face à une population vieillissante et à une bureaucratie sociale lourde, des municipalités japonaises expérimentent. En 2020, la ville de Nishiawakura dans la préfecture d’Okayama a commencé à verser un revenu de base partiel aux jeunes familles pour lutter contre l’exode rural. La ville de Saitama (arrondissement de Minuma) a également lancé un projet pilote. Le débat est porté par des personnalités comme Ryosuke Nemoto de l’organisation Basic Income Japan.

L’Inde : du rapport économique à la proposition politique

En 2017, le Chief Economic Adviser de l’Inde, Arvind Subramanian, a évoqué un « revenu de base quasi-universel » dans le rapport économique annuel. Bien que non adopté au niveau national, l’idée influence les politiques d’États. Le programme Rythu Bandhu au Telangana, un transfert direct aux agriculteurs, en est un cousin ciblé. Le Congrès National Indien, dans son manifeste de 2019, avait proposé un programme minimum de revenu (NYAY).

Taïwan et le référendum de 2021

À Taïwan, le débat a atteint un niveau de maturité rare avec la tenue d’un référendum national en décembre 2021 sur l’instauration d’un revenu de base. Bien qu’il ait été rejeté, la campagne, menée par des groupes de la société civile comme le Taiwan Basic Income Alliance, a permis une éducation publique approfondie sur le sujet.

Le cas particulier du Pacifique : traditions et économies de subsistance

Les nations insulaires du Pacifique présentent un contexte unique. Des pays comme les Kiribati et les Îles Marshall disposent de fonds souverains issus des accords de pêche. L’idée d’un dividende universel, similaire au Fonds permanent de l’Alaska, y est discutée comme un outil de redistribution équitable. En Papouasie-Nouvelle-Guinée, dans des sociétés à forte tradition de partage communautaire (wantok), des projets pilotes étudient comment un RUB pourrait compléter, plutôt que remplacer, ces systèmes sociaux informels.

Analyse des résultats : impacts sociaux et économiques documentés

Les données empiriques issues des expériences asiatiques corroborent, nuancent ou contredisent parfois les postulats théoriques.

Les impacts positifs les plus fréquemment observés sont : l’amélioration de la sécurité alimentaire et de la nutrition (projet du Madhya Pradesh) ; la réduction du stress et l’amélioration de la santé mentale ; l’augmentation de l’autonomie, notamment des femmes et des groupes marginalisés (castes répertoriées en Inde) ; le soutien à la petite entreprise et au travail productif, invalidant le mythe de la paresse induite ; et l’amélioration de la scolarisation et des résultats scolaires.

Les défis et résultats mitigés incluent : l’inflation locale potentielle dans les économies fermées (moins observée en Asie) ; la question cruciale du financement, comme le montre le cas mongol ; la complexité de la transition depuis les systèmes de subventions existants (ex: subventions à l’énergie en Indonésie) ; et la résistance politique et culturelle fondée sur l’éthique du travail, particulièrement forte dans des sociétés comme la Corée du Sud et le Japon.

Tableau comparatif des principales expérimentations en Asie-Pacifique

Pays/Région Nom du Programme Période Bénéficiaires Montant (approximatif) Financement
Inde (Madhya Pradesh) Projet Pilote SEWA 2011-2012 Tous les villageois de 8 villages 200-300 roupies/mois (adulte) Fondations philanthropiques
Mongolie Human Development Fund 2010-2012 Tous les citoyens Env. 16$ US/mois (pic) Revenus miniers (cuivre, or)
Corée du Sud (Gyeonggi) Gyeonggi Youth Basic Income Depuis 2019 Jeunes de 24 ans de la province 1 million de won/an (env. 850$ US) Budget provincial
Japon (Nishiawakura) Subvention de Soutien Familial Depuis 2020 Familles avec enfants ≤ 18 ans 30 000 yen/enfant/trim. (env. 275$ US) Budget municipal
Indonésie Bantuan Langsung Tunai (BLT) 2005-2006, 2008-2009, 2013 Ménages pauvres ciblés (19M) Variable, ~30$ US/mois Budget de l’État (subventions carburant)
Taïwan Référendum National 2021 (débat) Proposition pour tous citoyens Montant débattu Proposition de taxe sur la valeur

Les défis du financement et les modèles économiques proposés

La faisabilité financière est l’obstacle principal. Plusieurs modèles sont débattus dans le contexte asiatique : la taxation des robots et de l’automatisation, proposée par des personnalités comme Lee Jae-myung en Corée du Sud ; la création ou l’utilisation de fonds souverains issus des ressources naturelles (gaz, minéraux, pêche) comme en Mongolie ou pour les Îles Salomon ; la rationalisation et le redéploiement des dépenses des énormes programmes de subventions existants (Inde, Indonésie) ; l’instauration d’une taxe sur les transactions financières, envisagée dans les discussions au Japon ; et l’élargissement de l’assiette de la TVA ou de l’impôt sur le revenu dans des économies à forte croissance mais à faible imposition comme le Vietnam.

Perspectives d’avenir : tendances et scénarios pour la région

L’avenir du RUB en Asie-Pacifique sera façonné par des méga-tendances. La révolution de l’intelligence artificielle et de la robotique, particulièrement avancée en Chine, au Japon et en Corée du Sud, exercera une pression croissante sur les marchés du travail. Le vieillissement démographique au Japon, en Corée du Sud, à Taïwan et bientôt en Chine remet en cause les systèmes de retraite par répartition. L’urbanisation massive, avec des mégalopoles comme Jakarta, Manille et Dhaka, crée de nouvelles vulnérabilités. Enfin, les impacts des changements climatiques, menaçant directement des États insulaires comme les Tuvalu et les Fidji, pourraient faire du RUB un outil de résilience et de justice climatique.

Les scénarios probables incluent une expansion continue des programmes ciblés de transferts monétaires, qui pourraient progressivement s’universaliser (comme le Pradhan Mantri Jan Dhan Yojana en Inde a créé l’infrastructure bancaire). On peut aussi s’attendre à la multiplication d’expérimentations au niveau des villes et des provinces, notamment dans des régions innovantes comme le Kerala en Inde ou le Bali en Indonésie. Un débat politique national structuré est susceptible d’émerger dans des démocraties comme l’Inde, la Corée du Sud et le Japon à chaque cycle électoral majeur.

FAQ

Le revenu universel de base découragerait-il le travail en Asie, où l’éthique du travail est forte ?

Les données des expériences en Asie, notamment en Inde et en Corée du Sud, ne corroborent pas cette crainte. Dans le projet du Madhya Pradesh, l’activité économique productive a augmenté, car le RUB a fourni un capital de démarrage pour de petites entreprises et a sécurisé les travailleurs du secteur informel. En Corée du Sud, les programmes « jeunesse » visent précisément à permettre aux jeunes de prendre des risques professionnels ou de se former. L’éthique du travail asiatique semble davantage canalisée vers des choix autonomes plutôt qu’étouffée.

Comment un pays pauvre comme le Cambodge ou le Népal pourrait-il se permettre un RUB ?

La question du financement est primordiale. Pour les pays à faible revenu, la piste privilégiée n’est pas un RUB intégral immédiat, mais un « revenu de base de subsistance » partiel, financé par la rationalisation des subventions souvent inefficientes (énergie, engrais) et par l’aide au développement international redirigée. Des modèles de micro-RUB, testés à l’échelle de districts avec le soutien d’organisations comme UNICEF ou le Programme Alimentaire Mondial, pourraient servir de preuve de concept. La Mongolie a montré qu’une ressource naturelle pouvait être une source de financement, bien que volatile.

Le RUB est-il compatible avec les systèmes familiaux et communautaires forts d’Asie ?

C’est un débat crucial. Les critiques arguent que le versement à l’individu pourrait saper les solidarités familiales traditionnelles. Les partisans rétorquent qu’au contraire, il renforcerait l’autonomie au sein de la famille, en particulier pour les femmes et les jeunes, réduisant les dépendances économiques néfastes. Dans le Pacifique, les expériences tentent d’intégrer le RUB aux systèmes wantok. La clé réside dans la conception : le RUB comme complément à la solidarité communautaire, non comme son remplacement.

Quelle est la différence entre le RUB et les programmes sociaux existants comme le MGNREGA en Inde ?

La différence est fondamentale. Le MGNREGA est un programme de garantie d’emploi public, conditionnel à un travail manuel. Il vise à créer des actifs et à fournir un salaire. Le RUB, lui, est inconditionnel et versé en cash. Il offre une liberté de choix totale : la personne peut l’utiliser pour chercher un autre emploi, se former, prendre soin d’un proche, ou démarrer une micro-entreprise. Le RUB est un droit à l’existence, tandis que le MGNREGA est un droit au travail. Ils pourraient éventuellement coexister.

Un pays autoritaire comme la Chine pourrait-il mettre en place un RUB ?

La Chine a un système de protection sociale complexe et fragmenté, lié au statut de résidence (hukou). Un RUB national et universel irait à l’encontre de cette logique de contrôle. Cependant, la Chine expérimente largement les politiques sociales au niveau local. Il est possible que des villes ou provinces riches, confrontées aux inégalités et à l’automatisation, testent des formes de dividende. Le Parti Communiste Chinois pourrait y voir un outil de stabilité sociale et de stimulation de la consommation intérieure, mais il craindrait probablement de perdre un levier de contrôle socio-économique. Le débat existe dans les cercles académiques chinois, mais une mise en œuvre nationale semble improbable à court terme.

ÉDITÉ PAR L’ÉQUIPE RÉDACTIONNELLE

Ce rapport de renseignement est rédigé et produit par Intelligence Equalization. Il est vérifié par notre équipe mondiale sous la supervision de partenaires de recherche japonais et américains.

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