Introduction : Un défi existentiel pour une région
La désertification et la dégradation des terres constituent l’un des défis environnementaux et socio-économiques les plus pressants pour la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA). Contrairement à une idée reçue, il ne s’agit pas simplement de l’avancée naturelle du désert, mais d’une dégradation sévère des terres arides, semi-arides et subhumides sous l’effet combiné des activités humaines et des variations climatiques. Cette dynamique menace les fondements mêmes de la sécurité alimentaire, de la stabilité hydrique et de la cohésion sociale dans une région où plus de 70% des terres sont déjà classées comme arides. Des paysages emblématiques, des moyens de subsistance ancestraux et des écosystèmes fragiles sont en péril, exigeant une compréhension approfondie et une action concertée.
Comprendre les mécanismes : Désertification vs. Dégradation des terres
Il est crucial de distinguer ces deux concepts interdépendants. La dégradation des terres est un processus plus large qui désigne la réduction ou la perte de la productivité biologique ou économique des terres. Elle peut survenir dans n’importe quel climat. La désertification est une forme spécifique de dégradation des terres qui se produit dans les zones arides, semi-arides et subhumides sèches. Elle est souvent irréversible ou très difficile à inverser. Le principal cadre international de lutte est la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification (CNULCD), adoptée en 1994 à Paris et ratifiée par la quasi-totalité des pays de la région.
Les indicateurs clés de la dégradation
La dégradation se manifeste par : l’érosion éolienne et hydrique, l’appauvrissement des nutriments du sol, la salinisation, la compaction des sols, et la perte de la biodiversité végétale. Dans le Croissant Fertile, berceau de l’agriculture, ces indicateurs sont de plus en plus visibles.
Les causes profondes : Un mélange explosif de facteurs
La région MENA est un point chaud où les pressions anthropiques exacerbent une vulnérabilité climatique naturelle.
Pressions climatiques et stress hydrique
La région se réchauffe à un rythme environ deux fois supérieur à la moyenne mondiale selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Les précipitations deviennent plus erratiques et les épisodes de sécheresse, comme la méga-sécheresse qui a frappé le Levant et la Mésopotamie entre 1998 et 2012, plus intenses et prolongés. Le Fleuve Jourdain, le Tigre et l’Euphrate voient leurs débits diminuer drastiquement.
Pratiques agricoles non durables
Une irrigation inefficace, souvent par submersion, conduit à une salinisation massive des sols. En Irak, on estime que plus de 60% des terres agricoles sont affectées par la salinité, héritage des systèmes d’irrigation de l’époque sumérienne mais aggravée par les barrages en amont. La surexploitation des nappes phréatiques, comme celle de la nappe fossile du Sahara septentrional, entraîne un abaissement dramatique des niveaux et une intrusion d’eau salée sur les côtes, notamment en Égypte dans le delta du Nil.
Expansion urbaine et pression démographique
L’étalement urbain rapide de villes comme Le Caire, Casablanca ou Riyad grignote les terres agricoles périurbaines, souvent les plus fertiles. La croissance démographique, bien que ralentissant, continue d’exercer une pression sur les ressources naturelles.
Surpâturage et déforestation
Le surpâturage par les caprins et ovins, notamment dans les steppes de la Badia en Jordanie et en Syrie, empêche la régénération de la végétation naturelle. La coupe de bois pour le chauffage et le charbon de bois a décimé des forêts autrefois étendues, comme les forêts de chênes-lièges et de genévriers dans l’Atlas marocain ou les dernières forêts de pistachiers en Syrie.
Cartographie de la crise : Zones et pays les plus touchés
La désertification n’épargne aucun pays de la région, mais son intensité varie.
| Pays/Région | Principaux foyers de dégradation | Causes principales | Impact estimé |
|---|---|---|---|
| Irak | Bassin de la Mésopotamie, Sud du pays | Salinisation, sécheresse, drainage des marais, conflits | >30% des terres agricoles perdues |
| Syrie | Région d’Al-Hasakah (Nord-Est), steppes | Surpâturage, sécheresse, déforestation, guerre | Déplacement de >1,5 million de ruraux (avant 2011) |
| Jordanie | Badia (steppe désertique), vallée du Jourdain | Surpâturage, surexploitation des eaux souterraines | 95% du territoire menacé de désertification |
| Algérie | Hauts Plateaux, lisière nord du Sahara | Érosion éolienne, sécheresses répétées | Avancée estimée du désert de 10 km/an dans certaines zones |
| Maroc | Rif, Atlas, zones présahariennes | Érosion hydrique, déforestation, sécheresse | Dégradation de 47% des terres agricoles (FAO) |
| Arabie Saoudite | Autour des grands centres agricoles (Al-Ahsa…) | Épuisement des aquifères fossiles pour l’irrigation | Nappe d’Al-Ahsa abaissée de >150 m en 30 ans |
| Iran | Bassin du Lac d’Urmia, désert du Dasht-e Kavir | Barrages, irrigation inefficace, sécheresse | Réduction de 90% de la surface du Lac d’Urmia depuis 1990 |
| Yémen | Montagnes, plaines côtières | Déforestation pour le qat, érosion, surpompage | Épuisement des nappes à Sanaa, déplacements internes |
Conséquences en cascade : Au-delà de l’environnement
Les impacts vont bien au-delà de la perte de terre arable, créant un cercle vicieux de pauvreté et d’insécurité.
Insécurité alimentaire et hydrique
La baisse des rendements agricoles accroît la dépendance aux importations de denrées de base. Des pays comme l’Égypte, l’Algérie et l’ sont parmi les plus grands importateurs de blé au monde. La raréfaction de l’eau douce exacerbe les tensions entre usagers (agriculture, villes, industrie) et peut alimenter des conflits transfrontaliers, comme ceux autour des bassins du Nil, du Jourdain et de l’Euphrate.
Exode rural et instabilité sociale
La perte de moyens de subsistance pousse les populations rurales à migrer vers les périphéries urbaines déjà saturées. L’exode massif des campagnes syriennes vers les villes, dû à une sécheresse historique entre 2006 et 2010, est considéré par des institutions comme le Pacific Institute comme un facteur aggravant du conflit qui a débuté en 2011. Des mouvements similaires sont observés en Irak, au Maroc et en Algérie.
Perte de biodiversité et de patrimoine
Des écosystèmes uniques disparaissent, comme les forêts de cèdres de l’Atlas au Maroc et en Algérie, ou les zones humides du Chott el-Jérid en Tunisie. La faune emblématique, telle que l’oryx algazelle ou le guépard saharien, voit son habitat se réduire. Le patrimoine culturel lié à des pratiques agro-pastorales millénaires, comme celui des Bédouins ou des communautés oasiennes du Djérid, est menacé de disparition.
Phénomènes climatiques extrêmes
Les terres dégradées amplifient les effets du changement climatique. La disparition du couvert végétal réduit l’évapotranspiration et modifie les régimes de pluie localement. Elle augmente aussi la fréquence et l’intensité des tempêtes de poussière et de sable, qui affectent la santé publique (asthme, maladies respiratoires) et paralysent l’économie. Bagdad, Koweït City et Téhéran en subissent régulièrement les conséquences.
Solutions et innovations : De la tradition à la haute technologie
La lutte contre la désertification est complexe mais pas désespérée. Elle nécessite une approche intégrée, alliant savoirs locaux et innovations.
Gestion durable des terres (GDT)
Il s’agit de l’approche promue par la CNULCD. Des techniques éprouvées sont remises au goût du jour :
- L’Agriculture de Conservation : Minimiser le travail du sol, maintenir un couvert végétal permanent (comme promu par le Centre International de Recherche Agricole dans les Zones Sèches – ICARDA).
- L’Agroforesterie : Intégrer des arbres fixateurs d’azote comme l’acacia ou le caroubier dans les systèmes agricoles.
- La Cueillette des eaux de ruissellement (Jessour) : Technique ancestrale en Tunisie (Djebel Dahar) et en Oman (Aflaj) pour capter les eaux de pluie.
- La Lutte biologique contre l’érosion : Utilisation de plantes pionnières comme l’atriplex (pour le fourrage) pour stabiliser les dunes.
Révolution de l’irrigation et gestion de l’eau
Le passage à l’irrigation goutte-à-goutte de précision est crucial. Netafim en Israël a été un pionnier. Des pays comme les Émirats Arabes Unis investissent massivement dans les usines de dessalement (comme celle de Jebel Ali) et le traitement des eaux usées pour l’agriculture. La Banque Islamique de Développement finance de nombreux projets d’irrigation économe en eau dans la région.
Surveillance et technologie
L’utilisation de la télédétection par satellite (programmes Sentinel de l’Agence Spatiale Européenne, Landsat de la NASA) permet de cartographier la dégradation en temps réel. L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a développé l’outil WaPOR pour surveiller la productivité de l’eau. Des start-ups dans la Vallée du Silicone du Moyen-Orient (à Dubai, Amman) développent des solutions d’agriculture en intérieur et d’hydroponie.
Initiatives internationales et régionales majeures
- La Grande Muraille Verte pour le Sahara et le Sahel : Initiative de l’Union Africaine visant à restaurer 100 millions d’hectares, concernant la Mauritanie, l’Algérie, etc.
- L’Initiative Moyen-Orient Vert (Saudi Green Initiative) : Lancée par l’Arabie Saoudite, elle vise à planter 10 milliards d’arbres dans le royaume et 40 milliards dans la région.
- L’Initiative d’Abou Dhabi pour le Renforcement des Capacités en matière de Lutte contre la Désertification.
- Projets de la Banque Mondiale et du Fonds pour l’Environnement Mondial (FEM) sur la gestion des bassins versants au Liban et en Jordanie.
Études de cas : Succès et défis persistants
Le succès de la lutte contre l’ensablement en Tunisie
Dans la région de Kébili, la fixation des dunes mobiles par des palissades en palmier et la plantation d’espèces résistantes comme le tamarix et l’acacia raddiana ont permis de sauver des oasis millénaires et leurs systèmes agricoles de précision. Ce travail, soutenu par l’Institut des Régions Arides de Médenine, est un modèle de gestion participative.
La renaissance (temporaire) des marais mésopotamiens en Irak
Après leur assèchement délibéré dans les années 1990, les Ahwar du Sud de l’Irak, habitat des Arabes des Marais et site du Parc National de Mesopotamian Marshes, ont été en partie réinondés après 2003. Inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO, ils restent néanmoins menacés par les barrages en amont en Turquie (Projet GAP) et en Iran, et par la salinisation.
Le défi colossal du Lac d’Urmia en Iran
Autrefois l’un des plus grands lacs salés du monde, il s’est presque entièrement asséché, provoquant des tempêtes de sel toxique. Un plan de restauration massif impliquant la Banque Japonaise de Coopération Internationale et le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) tente de rétablir les débits des rivières en modernisant l’irrigation. Les progrès sont lents face aux besoins agricoles locaux.
L’avenir : Scénarios et nécessité d’une action coordonnée
Les projections du GIEC pour la région MENA sont alarmantes : augmentation des températures, baisse des précipitations, multiplication des vagues de chaleur. Sans action radicale, la désertification pourrait rendre de vastes zones inhabitables, accentuant les migrations et les tensions. L’espoir réside dans :
- Une coopération transfrontalière renforcée sur la gestion des bassins hydrographiques, sur le modèle (imparfait) de l’Initiative Bassin du Nil.
- L’intégration des politiques agricoles, hydriques et énergétiques (le lien Nexus Eau-Énergie-Alimentation).
- Un investissement massif dans la recherche et le développement, via des centres comme l’ICARDA, le Centre International de Recherche sur les Biosciences Agricoles (CIRBA) ou l’Université Mohammed VI Polytechnique au Maroc.
- L’autonomisation des communautés locales et des organisations de la société civile, comme Indigo en Méditerranée ou les coopératives pastorales en Jordanie.
FAQ
La désertification est-elle un processus naturel ou causé par l’homme ?
C’est un processus principalement induit par les activités humaines dans des écosystèmes naturellement fragiles. Les variations climatiques naturelles jouent un rôle, mais les pratiques non durables (surpâturage, déforestation, irrigation mal gérée) sont les principaux déclencheurs de la dégradation accélérée que nous observons.
Peut-on vraiment « reverdir » un désert ?
L’objectif n’est pas de transformer les déserts hyper-arides en forêts, ce qui serait contre-productif et gaspilleur d’eau. Le but est de stopper la dégradation des terres productives en bordure des déserts (les zones arides et semi-arides), de restaurer leur santé écologique et de rétablir leur productivité durable pour les populations qui y vivent.
Quel est le pays le plus touché par la désertification dans la région MENA ?
Il est difficile de désigner un seul « pays le plus touché » car les vulnérabilités diffèrent. Cependant, la Jordanie, avec plus de 90% de son territoire désertique ou menacé de désertification, et l’Irak, qui a perdu une part massive de ses terres agricoles fertiles de Mésopotamie à cause de la salinisation, figurent parmi les cas les plus critiques et emblématiques.
Les projets de méga-reboisement (comme la Middle East Green Initiative) sont-ils la solution ?
Ils peuvent être une partie de la solution s’ils sont menés scientifiquement. Le risque est de planter des espèces inadaptées qui consomment trop d’eau ou ne survivent pas, gaspillant des ressources. Les projets doivent privilégier les espèces natives et résilientes, associer les communautés locales, et s’inscrire dans une stratégie intégrée de gestion des terres et de l’eau, et non être de simples opérations de communication.
Que puis-je faire, en tant qu’individu, pour lutter contre ce phénomène ?
À l’échelle globale, soutenir des organisations œuvrant dans la gestion durable des terres (FAO, ONG locales). Dans votre consommation, être conscient de l’empreinte eau des produits : la production de certains aliments (comme la viande bovine ou les avocats) dans des zones arides peut contribuer à la pression sur les ressources. Sensibiliser votre entourage à cet enjeu souvent méconnu mais aux conséquences géopolitiques majeures est également une action importante.
ÉDITÉ PAR L’ÉQUIPE RÉDACTIONNELLE
Ce rapport de renseignement est rédigé et produit par Intelligence Equalization. Il est vérifié par notre équipe mondiale sous la supervision de partenaires de recherche japonais et américains.
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